Il paraîtra impertinent de faire la leçon à un excellent baryton, Gérard Souzay, mais un disque où ce chanteur a enregistré quelques mélodies de Fauré me semble bien illustrer toute une mythologie musicale où l'on retrouve les principaux signes de l'art bourgeois. Cet art est essentiellement signalétique, il n'a de cesse d'imposer non l'émotion, mais les signes de l'émotion. C'est ce que fait précisément Gérard Souzay: ayant, par exemple à chanter une tristesse affreuse, il ne se contente ni du simple contenu sémantique de ces mots, ni de la ligne musicale qui les soutient: il lui faut encore dramatiser la phonétique de l'affreux, suspendre puis faire exploser la double fricative, déchaîner le malheur dans l'épaisseur même des lettres; nul ne peut ignorer qu'il s'agit d'affres particulièrement terribles. Malheureusement ce pléonasme d'intentions étouffe et le mot et la musique, et principalement leur jonction, qui est l'objet même de l'art vocal. Il en est de la musique comme des autres arts, y compris la littérature: la forme la plus haute de l'expression artistique est du côté de la littéralité, c'est à dire d'une certaine algèbre: il faut que toute forme tende à l'abstraction, ce qui, on le sait, n'est nullement contraire à la sensualité.
Et c'est précisément ce que l'art bourgeois refuse; il veut toujours prendre ses consommateurs pour des naïfs à qui il faut mâcher le travail et surindiquer l'intention, de peur qu'elle ne soit suffisamment saisie ( mais l'art est aussi une ambiguïté, il contredit toujours, en un sens, son propre message, et singulièrement la musique qui n'est jamais, à la lettre, ni triste ni gaie ).
Roland BARTHES in Mythologies
Remerciements particuliers à Catie Cazals qui m'a fait connaître ce texte.
