Outrage et Rébellion : 40 films enragés contre la violence policière
Le 8 juillet dernier,
Joachim Gatti, réalisateur de 34 ans, petit-fils du poète et cinéaste
Armand Gatti, a été la cible d’un tir de
flashball lors d’une manifestation à laquelle il participait à
Montreuil-sous-bois. Blessé à l’oeil, il en a définitivement perdu l’usage.
Joachim Gatti n’est pas la première victime de ces “armes à létalité réduite”, dont l’usage se développe de manière inquiétante ces dernières années chez les policiers (pour les abonnés de
Médiapart,
l’article de Carine Fouteau publié le 9 décembre revient sur les circonstances et le contexte politiques de cette tragédie). Mais il a cristallisé une ample mobilisation, notamment dans le milieu du cinéma, contre l’usage de ces armes, et plus largement, contre la politique répressive du gouvernement actuel.
Au lendemain du drame, l’historienne et théoricienne du cinéma Nicole
Brenez et la monteuse
Nathalie Hubert on fait circuler une
pétition qui a recueilli 2500 signatures, pour dénoncer la «spirale de la répression» et l’«arbitraire opaque» de la police. Dans la foulée, elles ont lancé un appel à projets, demandant à des cinéastes, des militants, des graphistes, des artistes, de réaliser des petits films, destinés à être diffusés sur Internet mais aussi en salles. “L’idée, explique Nicole
Brenez, était de demander aux gens de faire quelque chose d’immédiat, et en image, sur les causes de cette situation : comment est-on arrivé à ce
qu’une police armée tire sur
quelqu’un qui n’est pas menaçant? Les films sont des
ciné-tracts, sans contrainte esthétique d’aucune sorte, sauf
qu’ils ne devaient pas durer plus de dix minutes“.
Réunis sous le label Outrage et Rébellion, une quarantaine de films a été réalisée à ce jour. Parmi leurs réalisateurs figurent de grands noms du cinéma (radical) comme
Philippe Garrel,
Jean-Marie Straub, Marcel
Hanoun,
Lionel Soukaz,
Lech Kowalski (voir
le post que je lui ai consacré récemment), ou de l’art contemporain comme Ange
Leccia.
Luce Vigo a quant à elle accepté d’être la marraine du projet. “Parmi ceux qui se sont mis au travail, il y a des gens pas du tout politiques, pas du tout engagés, et qui ont fait des films vraiment enragés, poursuit l’
instigatrice du projet.
Çà en dit long sur l’état d’exaspération et sur la honte
qu’il y a à être en France
aujourd’hui sous ce gouvernement dégueulasse“.
Pensés comme une “constellation”, ouverte
aujourd’hui encore à ceux souhaiteraient y apporter leur contribution, Outrage et Rébellion est diffusé à partir de ce jour, jeudi 10 décembre, à raison d’un film par jour, sur le site
http://www.mediapart.fr/ (en accès libre et gratuit). Les films peuvent aussi être montrés “par grappes”, au gré de programmations festivalières par exemple. Une dizaine d’entre eux sera ainsi projetée à l’Institut pour l’image d’
Aix en
Provence dans le cadre d’une thématique de films sur la police. “Ce qui résume l’esprit du projet, explique Nicole
Brenez, c’est que cette constellation constitue un arsenal d’images avec plein d’utilisations possibles. Il y a des essais, des clips, des coups de poing, des poèmes, toutes sortes de propositions qui nous ont été transmises sous tous les formats possibles : clé
USB,
DVD, pellicule 16 mm, et même du 35… ce qui correspond pleinement à ce
qu’est le cinéma
aujourd’hui! C’est une configuration qui m’a beaucoup intéressée en tant que cinéphile. Nous allons créer une page Internet pour Outrage et Rébellion, et chacun pourra piocher ce
qu’il veut “.
Une forme film est par ailleurs en projet, qui prendra la forme d’un “assemblage linéaire”.
Sur
Médiapart, le programme commence par Exercice de double pensée, une belle proposition de la jeune cinéaste
Caroline Deruas. Le titre fait écho à la contradiction mise en scène ici entre le Code de déontologie de la police nationale, dont des passages sont lus en off, et les violences que celle-ci pratique au quotidien, dont des images sont diffusées sur le mur d’un vieil immeuble. Il fait référence à 1984 de George
Orwell, dont un passage est cité, qui se termine" C'est en conciliant les contraires que le pouvoir peut se maintenir indéfiniment." La silhouette d'une très jeune fille dansant sur un morceau de musique punk rock, qui vient remplacer sur le mur celle des policiers en action ouvre le film sur l'idée d'une résistance joyeuse et salutaire, la croyance dans la vitalité et la puissance de
rébellion de la jeunesse.