Ils étaient les hommes et les femmes du sable, du vent, de la lumière, de la nuit.


... en tête de la caravane, il y avait les hommes, enveloppés dans leurs manteaux de laine, leurs visages masqués par un voile bleu. Avec eux marchaient deux ou trois dromadaires, puis les chèvres et les moutons harcelés par les jeunes garçons. Les femmes fermaient la marche.


Désert. Le Clézio.

mardi 29 juin 2010

Le Passeur . La barque de Charon. Impro pour un tambour et une contrebasse.

Le Passeur

Traverser les ondes
flotter sur les remous de la vie
le passeur éternel sans âge,
puisse-t-il accoster aux rives lumineuses....

                                                                   ( croukougnouche)


Le tambour voilé et la contrebasse improvise sur la lecture du texte de Pascal Quignard

La barque de Charon


Mais ce n'était pas une barque. C'était un aliscaphe. Nous montâmes sur la passerelle en fer. Nous prîmes l'aliscafo et nous quittâmes l'île. Je tenais sa minuscule main dans ma main tant le bateau bougeait et tant elle était effrayée. Il y avait un peu de houle. Il y avait beaucoup de vagues. C'était le début de l'automne. Nous débarquâmes. Nous montâmes dans la colline. Dans le soleil pâle le parc de Virgile était très beau et pris de brume. La pelouse était toute déserte et bleue. Le silence était total. Il semblait qu'il n'y eût personne. L'enfant ne parlait pas. Je la perdis de vue. Je la redécouvris à l'angle de la maison du gardien. Elle se tenait accroupie devant le grand parterre de frétillaires blanches. Elle avait quatre ans. Elle ramassait les feuilles mortes, les défroissait, les dépliaient longuement sur sa cuisse avec la paume de sa main et les rangeait, les tassait dans son sac en plastique bleu vernissé qui brillait dans le soleil. Nous attendîmes longtemps à l'arrêt de bus. La route qui montait au Vésuve par le flanc ouest faisait de longues boucles sur le mont Eremo. A un kilomètre de Calle Umberto ce fut le parking et nous descendîmes du bus. Nous nouâmes les lacets des grosses chaussures de marche. Elle se frottait le bout des doigts parce qu'ils étaient couverts de cendres. A pied nous traversâmes le petit chemin de lave qui conduit à la Valle dell'Inferno. Puis nous revînmes par la falaise. Le vent du large souffla brusquement sur nous à l'instant où nous fûmes parvenus en haut de la falaise. L'air sur la falaise était une énorme vague transparente qui se perdait dans le ciel, rebroussant soudain son souffle. Le bleu du ciel gagnait les habits des hommes, de nous tous qui nous tenions penchés en avant, regardant la grève en contrebas, la mer en contrebas, la barque qui venait silencieusement vers l'île, penchés au dessus de la paroi de tuf qui s'était effritée sur la grève noire. C'était d'une extraordinaire beauté.    

1 commentaire:

Jacqueline Waechter a dit…

" Pourquoi vouloir faire revivre cela, sans mots qui puissent parvenir à capter, à retenir ne serait-ce qu'encore quelques instants ce qui m'est arrivé... comme viennent aux petites bergères les visions célestes... mais ici aucune sainte apparition, pas de pieuse enfant...

J'étais assise, encore au Luxembourg, sur un banc du jardin anglais, entre mon père et la jeune femme qui m'avait fait danser dans la grande chambre claire de la rue Boissonade. Il y avait, posé sur le banc entre nous ou sur les genoux de l'un d'eux, un gros livre relié... il me semble que c'étaient les Contes d'Andersen.

Je venais d'en écouter un passage... je regardais les espaliers en fleurs le long du petit mur de briques roses, les arbres fleuris, la pelouse d'un vert étincelant jonchée de pâquerettes, de pétales blancs et roses, le ciel, bien sûr, était bleu, et l'air semblait vibrer légèrement... et à ce moment-là, c'est venu... quelque chose d'unique... qui ne reviendra plus jamais de cette façon, une sensation d'une telle violence qu'encore maintenant, après tant de temps écoulé, quand amoindrie, en partie effacée elle me revient, j'éprouve... mais quoi ? quel mot peut s'en saisir ? pas le mot à tout dire : «bonheur», qui se présente le premier, non pas lui... « félicité », « exaltation », sont trop laids, qu'ils n'y touchent pas... et « extase »... comme devant ce mot ce qui est là se rétracte... « joie », oui, peut-être... ce petit mot modeste, tout simple, peut effleurer sans grand danger... mais il n'est pas capable de recueillir ce qui m'emplit, me déborde, s'épand, va se perdre, se fondre dans les briques roses, les espaliers en fleurs, la pelouse, les pétales roses et blancs, l'air qui vibre parcouru de tremblements à peine perceptibles, d'ondes... des ondes de vie, de vie tout court, quel autre mot ? ... de vie à l'état pur, aucune menace sur elle aucun mélange, elle atteint tout à coup l'intensité la plus grande qu'elle puisse jamais atteindre... jamais plus cette sorte d'intensité-là, pour rien, parce que c'est là, parce que je suis dans cela, dans le petit mur rose, les fleurs des espaliers, des arbres, la pelouse l'air qui vibre... je suis en eux sans rien de plus, rien qui ne soit à eux, rien à moi. "

Nathalie SARRAUTE, Enfance